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SALUONS
L'ARTISTE
1. S'il
est quelque part un cirque en manque d'illusionniste, sans
attendre, il doit embaucher Thélot. D'évidence
le bonhomme est taillé pour l'emploi. Au fond de son
chapeau, il peut jeter pêle-mêle les propositions du
MEDEF et de ses officines avec celles de la Commission Européenne.
Et, miracle de la magie, il les transforme en l'expression
spontanée et condensée des milliers de discussions
du « Grand Débat sur l'Ecole ».
Quel
talent, ce Thélot ! Depuis des années le patronat,
ses porte-voix des médias et la crème des grandes
institutions internationales s'échinaient à
nous expliquer que le temps du grand chambardement scolaire était
venu. Et voilà Thélot et sa bande, véritables
phénomènes de foire, qui, en un tournemain,
font la démonstration que tous, parents, lycéens,
personnels de l'éducation, ne souhaitaient rien d'autre
que de se reconnaître dans le projet d'Ecole néolibérale
du MEDEF et de ses complices.
2.1 On ne peut nier la cohérence idéologique du rapport
Thélot. Les propositions qu'il énonce répondent
à une logique déjà connue : celle qui
sous tend l'ensemble des projets d'Ecole néolibérale.
Toute la démonstration repose sur un postulat : l'Ecole
doit changer afin d'être capable d'anticiper « les
évolutions économiques prévisibles» [Th.
p 20]. Nous sommes engagés dans une guerre économique
pour laquelle il s'agit de mobiliser toutes les ressources
(humaines) au service de la compétitivité : « les
performances économiques futures de la Nation dépendront
de la richesse du capital humain » [Th. p 23]. Pour ainsi
entrer dans « l'économie de la connaissance
la plus compétitive » [Th. p 22], (l'objectif
même de la Conférence Européenne de Lisbonne
de 2000), il convient de mettre en place « des voies
de formation adaptées au monde du travail » [Th.
p 23]. Ici, Thélot ne fait que reprendre à son compte
ce que le MEDEF affirmait déjà lors de son congrès
de janvier 2002 : il faut réformer l'Ecole car
« la compétition internationale nécessite
une adaptation constante des qualifications et des compétences
des salariés ». De même, l'OCDE, dans
son rapport de 2002, pouvait écrire que la « mission
économique » de l'Ecole « consiste
à valoriser le capital humain » (on retrouve mot
pour mot les mêmes concepts) et à dispenser « les
compétences spécifiquement requises pour trouver un
emploi ».
2.2 Fort
de ces principes, Thélot peut s'attaquer à la
fois aux diplômes et aux contenus des enseignements. Le rapport
ne s `embarrasse guère de précautions pour stigmatiser
cette « culture française (qui) valorise à
l'excès le diplôme » car « est-il
toujours juste que les diplômes aient d'aussi grandes
compétences ? » [Th. p 44]. Super argument
pour introduire le concept central : celui de compétence :
« une classe d'âge (doit) maîtriser
l es compétences
(notamment comportementales) à une vie personnelle et à
une intégration sociale réussies » [Th.
p 24]. On sait l'importance donnée à cette notion
par la doctrine néolibérale en matière d'éducation.
Il y a belle lurette que la compétence, cette « combinaison
de connaissances, savoir-faire, expérience et comportements
s'exerçant dans un contexte précis »
[cf Alain Dumont, directeur - à l'époque - de
l'Education et de la formation du MEDEF, aux journées
de la performance 2000] remplace l'archaïque notion de
savoirs et que c'est à l'Ecole de transmettre
« les nouvelles compétences de base »
[Rapport de la Commission Européenne sur les Objectifs concrets
futurs des systèmes de formation -31/01/2001-]. A quelques
détails près, c'est la même idée
que développe Thélot, l'Ecole propose un enseignement
minimum « qui se décline en termes de connaissances,
de compétences et de règles de comportement »
[Th. p 38] sous forme d'un « socle commun »
fait d'un « ensemble de savoirs, savoir-faire et
savoir être » [Th. p 38] qu'on ne saurait
confondre avec les « programmes tels qu'ils sont
actuellement en vigueur à l'école et au collège »
[Th. p 38]. On sait quelle signification donner à cette substitution
de la compétence au diplôme. Le diplôme est un
acquis, il certifie une qualification qui peut être reconnue
dans un contrat de travail ou, mieux, dans une convention collective.
C'est pourquoi le patronat ne prise guère les diplômes
qui donnent une garantie aux salariés pour appuyer leurs
revendications d'un statut. La compétence, au contraire,
est fragile. Elle évolue dans le temps et correspond davantage
au modèle de flexibilité que veulent imposer les entreprises
en matière d'emploi. Les salariés ne peuvent
plus invoquer collectivement une amélioration de leur condition
ou encore résister à une remise en cause de leurs
acquis. En effet, il n'est qu'un seul arbitre en matière
de validation des compétences (c'est à dire « d'employabilité »du
travailleur : le patron lui-même.
2. 3
Le contenu des enseignements n'est pas épargné
non plus. Le rapport Thélot définit un socle commun
« bien adapté à notre temps »,
« réaliste et opératoire » [Th.
p 39], réduit aux quelques « fonctions primordiales
suivantes = lire, écrire, compter, s'exprimer (y compris
en anglais de communication internationale), se servir d'un
ordinateur et vivre en société » [Th. p
49]. Tels sont les « acquis indispensables »
[Th. p 49] que les élèves devront maîtriser
à leur sortie du système scolaire, des acquis qui
n'intègrent pas la « culture générale »
puisque, à côté de « l'apprentissage
du socle commun », on trouve « d'autres
disciplines, dont la culture générale ».
En clair, cela signifie que, si l'anglais de communication
internationale et le maniement de la souris sont des acquis indispensables,
tel n'est pas le cas de la « culture générale ».
Une conception aussi restrictive de l'enseignement ne pourra
étonner que ceux qui ont refusé de prendre au sérieux
les propos plusieurs fois réitérés du MEDEF.
Par exemple, dans la revue Administration et Education (n° 4
de 2002), il suggère, lui aussi, un « socle de
base » fournissant « les bases scientifiques,
techniques, juridiques ou économiques préparant le
jeune à la famille de métiers vers laquelle il a décidé
de s'orienter » réduites en gros à
la maîtrise de la lecture, de l'écriture, du
calcul…
Un inventaire
qui ressemble étrangement à celui établi par
l'Institut Montaigne, un lobby patronal qui, quelques mois avant
le « grand débat sur l'école »,
proposait lui aussi dans un rapport intitulé « De
la formation tout au long de la vie à l'employabilité »
(sept 2003) un socle de base « maîtrise de l'écriture,
du calcul, d'une langue étrangère et de l'informatique,
acquisition de l'esprit d'équipe ». Bizarre !
2.4 Bien entendu ce contenu appauvri et instrumentalisé ne
saurait être le lot de tous. Car, même s'il se réclame
de la défense de l'intérêt des élèves,
Thélot affirme néanmoins qu' «une certaine forme de
diversification du collège est non seulement possible mais
légitime » [Th. p 40]. Elle signifie la fin du
collège unique et la mise en place d'une sélection
précoce : « le collège peut proposer,
dans le cadre de projets individuels, des parcours fondés
sur diverses formes d'alternance, en entreprise, dans un établissement
de formation professionnelle ou des structures adaptées (dispositif-relais) »
[Th . p 40]. Une sélection assumée sans sourciller
qui met à l'écart « les élèves
qui n'ont validé le socle (et) qui n'ont pas vocation (!)
à poursuivre leur formation initiale » [Th. p
44 -version initiale]. Elle se poursuivra d'ailleurs au lycée
qui « offre, dés la première année,
des voies aux finalités différentes » [Th.
p 63], les lycéens des L.P étant, eux, mis à
la disposition des entreprises grâce à la création
d'un statut spécifique pour « les lycéens
professionnels qui consacrent une partie de leur temps scolaire
au travail en entreprise » [Th. p 63]. Les voilà
d'ailleurs prévenus : ils ne seront plus des lycéens
comme les autres puisque le bac pro devenant un « diplôme
conduisant les élèves à l'insertion dans la
vie professionnelle » [Th. p 64], on peut imaginer qu'ils
ne seront pas appelés à poursuivre leurs études,
les universités étant, de toute façon, invitées
à confirmer la sélection en affichant « publiquement
des pré-requis » [Th . p 66]. Pour justifier cette
régression Thélot n'est pas avare d'arguments. Ne
s'agit-il pas de promouvoir « l'éducation au choix »,
de s'attaquer aux inégalités ou, plus exactement,
de lever les obstacles qui interdisent « l'égalité
des chances » (citée à plusieurs reprises).
Chacun sait la fortune connue par ce concept dans une doctrine néolibérale
pour qui la société, le monde, l'univers même
sont conçus comme une vaste compétition. Dans ce cadre,
« l'égalité des chances » prétend
compenser les inégalités de situations présentées
comme des sortes de faits de nature quasi inévitables. On
arrive ainsi :
- à légitimer ces inégalités dont on
ignore la dimension socio-économique ;
- à substituer la notion d `équité à
celle d'égalité et à affirmer que la lutte
contre les inégalités est une vieillerie à
renvoyer dans les poubelles de l'histoire. Un thème qui est
cher aux idéologues de la « modernité »
capitaliste (l'ineffable Alain Minc, par exemple).
Dans le rapport Thélot, combattre les inégalités
revient à faire en sorte que « les élèves
entrent dans une compétition équitable »
[Th. p 41] puisque « l'Ecole démocratique est
une compétition » (sic) [Th. p 43] qui vise à
« promouvoir une élite scolaire » [Th.
p 33]. Tout est dit. Equité, compétition, égalité
des chances qui traduisent toute une inspiration idéologique.
Bien
entendu, Thélot ne fait nul mystère du contenu économique
du projet. « La part des emplois peu qualifiés
ou requérant une qualification d'ordre « comportemental »
ou « relationnel » demeurera considérable
dans l'avenir » [Th. p 23]. Pourquoi encombrer les jeunes
cervelles d'une culture générale qui n'a aucun rendement
économique immédiat ? Il s'agira seulement de
former à moindre coût la main d'oeuvre flexible et
bon marché dont le système a besoin. Si l'on se souvient
que les deux tiers des emplois nouveaux sont peu ou pas qualifiés,
on comprend la nature de l'enjeu : la sélection scolaire
précoce doit permettre d'assurer un tri social. Dans une
organisation scolaire en trois cycles, le premier servira à
conduire les élèves « directement à
une insertion dans la vie professionnelle » [Th. p 64].
Comme le dit élégamment le rapport « Regards
sur l'éducation » de l'OCDE, publié en
2003 : « L'enseignement primaire et secondaire jette
les bases d'un ensemble de savoir-faire essentiels préparant
les jeunes à devenir des membres productifs de la société».
Notons
toutefois que les plus réactionnaires parmi les nostalgiques
d'une Ecole caporalisée n'auront pas trop à s'inquiéter
de ce déferlement de « modernité ».
Car, s'il y a « effritement des instances traditionnelles
d'éducation » (sous-entendu, probablement le modèle
de la famille bourgeoise), « il faut donc privilégier
l'éducation à vivre ensemble » [Th. p 56],
ce qui se traduit plus brutalement par « restaurer l'ordre »
3. La mise en place de cette réorganisation du système
éducatif doit s'accompagner d'une transformation profonde
de son mode de fonctionnement. C'est tout un programme qui est proposé
« accroître la responsabilité des établissements
scolaires, renouveler le métier d'enseignant, construire
une éducation concertée avec les parents, enfin favoriser
les partenariats, le système éducatif ne pouvant plus
réussir seul » [Th. p 48].
3.1
« Accroître la responsabilité des établissements ».
Il faut tout d'abord renforcer « l'autorité
et la responsabilité de l'équipe de direction »
[Th. p 99] Pour cela, on la dote d'une « plus grande
capacité », le chef d'établissement devient
« responsable de la politique conduite dans son établissement »
[Th. p 101]. De même « on lui donne le pouvoir
de contribuer à constituer son équipe de direction
en précisant les profils souhaitables et en donnant un avis
sur les personnes lorsque des postes sont à pourvoir. Cela
suppose aussi que l'équipe de direction soit responsable
du recrutement de certains personnels à l'instar des assistants
d'éducation : vacataires et contractuels, enseignants
et non enseignants » [Th. p 101].Il s'agit très
précisément de « l'élargissement
de (son) autonomie financière et pédagogique »
[Th. p 101]. Voici le chef d'établissement ainsi reconverti
en une sorte de petit patron dont les compétences s'étendront
désormais au domaine de la pédagogie. Bien entendu
une telle réforme n'est pas réservée au seul
second degré.
Dans
le primaire il faut aussi « transformer… les écoles
et les réseaux d'écoles en établissements disposant
d'un statut propre...dirigés par un chef d'établissement
responsable » qui « assure la direction pédagogique
de l'école, en particulier la répartition des ressources
humaines (sic) et matérielles décidée par (le)
Conseil d'administration dans le cadre d'un contrat pluri-annuel »
[Th. p 102]. Voilà des directeurs d'école qui, tout
comme les proviseurs ou les principaux, pourront, à l'instar
de ce qui se passe dans les pays les plus engagés dans la
construction de l'Ecole néolibérale, devenir des petits
patrons. Ils pourront appliquer les recettes déjà
éprouvées dans l'industrie et le commerce puisque
l'on devra « élargir les bases de recrutement
par concours à des cadres issus d'autres sphères que
l'enseignement ou l'éducation » [Th. p 103].
Seuls
des esprits pervers pourront se hasarder à souligner l'étrange
similitude entre cette conception managériale de l'Ecole
et les conclusions d'un rapport resté fameux, du Conseil
d'Etat (mars 2003). On y propose que la « gestion des
emplois » comme « la responsabilité
de l'exécution des programmes » doivent être
confiées aux chefs d'établissement dans le cadre de
la « décentralisation la plus complète
possible des actes de gestion ». Ce que Thélot
désigne par cette formule élégante, qui est
en même temps un aveu idéologique : il faut réformer
« les modes de management » [Th. P 138]. Voilà
qui explique l'empressement montré par Thélot à
se conformer aux nouvelles dispositions de la loi du 1° août
2001 (la LOLF) qui substitue à la logique de moyens une logique
(de type financier) de résultats fondée sur la course
à la performance. Ce que d'ailleurs recommande le rapport
du Conseil d'Etat qui invite les gestionnaires à faire le
choix « de la meilleure combinaison des moyens
dans le cadre des enveloppes fixées ». Thélot
le traduit par la nécessité de « structurer
le budget de l'éducation en programmes » [Th.
P 25], la LOLF fournissant ainsi le socle juridique qui justifie
le recours à une gestion manageriale de l'Ecole.
On aura
compris que tout cela s'inscrit dans un cadre déjà
préparé de longue date : celui de la décentralisation.
« La capacité d'action des établissements
(leur marge de manoeuvre financière et pédagogique)
doit être accrue » [Th. p 92]. Encore faut-il que
l'Ecole satisfasse aux besoins économiques locaux. Thélot
le rappelle explicitement à propos des lycées :
« les conseils régionaux...devront définir
(l') offre en tenant le plus grand compte des grandes tendances
du marché du travail » [Th. p 78]. Ils devront
« décider de la forme de ces structures, laquelle
différera d'une région à l'autre »
[Th. p 64]. N'était-ce pas déjà la demande
du lobby patronal (l'Institut Montaigne) qui, en 2003, réclamait
que l'on rendre « aux partenaires sociaux la maîtrise
des politiques de formation et, plus généralement,
du développement des compétences dans un environnement
général plus réceptif ». Certes,
on ne pourra plus alors assurer l'égalité entre les
établissements, sachant qu'une « part variable
des moyens alloués devrait être définie en fonction
des caractéristiques des élèves qu'ils accueillent »
[Th. p 88].
Pourraient
se multiplier les procédures dérogatoires : « nominations
de chefs d'établissement, d'enseignants, de personnel ATOSS...concentration
sur quelques points du programme, individualisation...partenariats
renforcés » [Th. p 76]. On voit se dessiner en
filigrane un système où cette allocation différenciée
des moyens ne permettrait pas d'assurer la totalité des enseignements
partout, quitte à le justifier au nom de l'intérêt
particulier porté aux enfants défavorisés pour
lesquels on doit se concentrer sur le socle commun. Rapidement on
risque d'aboutir à une Ecole duale qui, bien sûr, ne
ferait que refléter les grandes divisions de classes de la
société.
3. 2 « Renouveler le métier d'enseignant ».
Pour Thélot et son équipe, il faut dépoussiérer
les métiers de l'enseignement. On sait ce que recouvre en
général ce type de proposition. Elle vise d'abord
à « redéfinir le travail de l'enseignant
autour d'activités plus diverses… et d'ouvrir le dossier
du temps de présence hebdomadaire dans l'établissement »
[Th. p 93]. On imagine aisément dans quelle direction ira
cette redéfinition : « une organisation du
travail des enseignants prenant en compte les autres missions que
celle de l'enseignement » passant par « un
allongement du temps de présence dans l'établissement
scolaire, proposé aux enseignants qui le choisirait ou non,
à leur gré, mais s'appliquant en revanche à
tous les jeunes recrutés » [Th. p 107]. Thélot
a d'ailleurs l'obligeance de quantifier cette augmentation de la
durée du travail. Il estime nécessaire un allongement
du temps de présence des enseignants du second degré
dans les établissements de 4 à 8 heures. Ce « travail
complémentaire s'inscrirait dans le contexte du contrat d'établissement »
[Th. p 110]. Mais ce n'est pas tout, l'une des grandes nouveautés
consiste à introduire la flexibilité dans l'organisation
du travail enseignant : « une conception moins rigide
de l'emploi du temps permettrait qu'un professeur absent puisse
être remplacé par un collègue exerçant
ou n'exerçant pas dans la même discipline »
[Th. p 101].
Bien entendu, la formation continue (« obligation professionnelle »)
doit se dérouler « hors du temps consacré
à l'enseignement » L'enseignant doit assurer non
seulement « le remplacement des professeurs indisponibles »
[Th. p 97] mais aussi la formation des « assistants d'éducation ».
On imagine aisément les conséquences de cette nouvelle
« polyvalence », en particulier l'allègement
du temps de travail provoqué par ces « nouvelles
facettes du métier » qui devraient être
la norme assez rapidement pour les « professeurs de collège » !
Prolongement
logique de ces réformes, sera introduit un nouveau mode d'évaluation
des agents de l'Education Nationale. Tous les personnels se verront
attribuer une note à l'issue d'un « entretien
interne annuel mené par le chef d'établissement ou
son adjoint » [Th. p 117]. Mais, innovation de taille,
celle-ci ne portera plus seulement sur les aspects administratifs
de la fonction puisque le chef d'établissement disposera
de compétences pédagogiques. Cela permettra une individualisation
des rémunérations sanctionnée par la multiplication
de « primes spécifiques élevées
et d'avantages substantiels de carrière » [Th.
p 117]. Gloire aux fayots et aux lêche-culs. Avis à
tous les déviants qui seraient tentés de mettre en
cause les règles de fonctionnement du système, Thélot
les invite explicitement à ne pas s'écarter « du
devoir de réserve vis-à-vis des institutions »
[Th. p 93].
Enfin,
si par hasard, il se trouvait certains pour prétendre se
prévaloir de leur âge pour vivre en sybarite, Thélot
se charge de les ramener à de plus justes sentiments. « Les
professeurs à la retraite » pourront être
employés à des « fonctions d'accompagnement »
[Th. p 96].
On n'oubliera
pas que ce fatras de mesures toutes plus réactionnaires les
unes que les autres s'inscrit dans une logique « manageriale »
de la gestion des services publics. Là aussi, on retrouve
l'esprit du rapport (déjà cité) de 2003 du
Conseil d'Etat. Tout y est : il faut que la fonction publique
« prenne sa part des efforts d'adaptation et de performances
demandés au reste du pays » car « les
fonctionnaires sont encore loin des contraintes de réactivité
qui pèsent sur les entreprises privées ».
On doit donc « mieux adapter les activités des
agents aux objectifs qu'il y a lieu d'atteindre » et
instituer un « statut mieux adapté aux exigences
de la gestion des ressources humaines ». Le service public
devient une « entreprise de personnel » (sic)
où l'on mettra « l'accent sur une pratique plus
exigeante consistant à redonner toute sa place au mérite »
car le « temps est venu pour les pouvoirs publics de
réaffirmer la primauté de la reconnaissance au mérite ».
Seuls des esprits soupçonneux pourraient accuser Thélot
d'être allé puiser son imagination dans les recommandations
des clairvoyants conseillers d'Etat. Ce sont non seulement les fonctions
mais aussi le statut des personnels qui doivent changer. En proposant
de donner une « place importante aux professeurs associés
ou recrutés par validation de l'expérience professionnelle »
[Th. p 111] et de « faciliter l'accueil de professeurs
salariés ou non ayant une expérience dans les entreprises
et les services publics » [Th. p 111], mais il prépare
aussi la précarisation générale des personnels
de l'Education Nationale.
3.3
« Favoriser les partenariats ».
De ces partenariats hautement revendiqués, l'un d'entre eux
est cité de manière récurrente. Celui que l'Ecole
doit passe avec les entreprises : « la Commission
estime nécessaire le développement d'un partenariat
entre Ecole et entreprise » [Th. p 133]. Il faut, pour
cela, une « implication accrue des entreprises »
[Th. p 72] et, en particulier, reconnaître « l'apport
pédagogique de l'entreprise au sein de la formation globale »
[Th. p 72].
Pour
Thélot, les justifications ne manquent pas. Il s'agit d'abord
de distiller dans l'Ecole cet « esprit d'entreprise »,
concept cher à la Commission Européenne qui en promeut
l'enseignement dans les établissements scolaires : les
entreprises doivent donner « une description objective
du fonctionnement de l'entreprise sans a priori idéologique »
[Th. p 133]. Il faut ensuite « rapprocher l'élève
de l'emploi » par « l'organisation de périodes
de formation en entreprise » [Th. p133] qui « satisfassent
à la fois la qualité de la formation exigée
par l'Ecole et les contraintes d'efficacité de l'entreprise »
[Th. p 133] (on se souvient que, dans la pensée néolibérale,
« contrainte d'efficacité » se traduit
par retour sur investissement ou, plus vulgairement, par profit).
Cette alliance d'intérêts implique « un
partenariat local entre l'établissement et l'entreprise »,
des contacts directs avec « les chefs d'entreprise ou
directeurs d'usine de l'environnement immédiat »
dans le cadre d'un « partenariat local fondé sur
des relations personnalisées » [Th. p 134]. Cela
ne devrait pas déplaire à la Commission Européenne
qui, dans son rapport du 31 janvier 2001, réclamait des écoles
qu'elles exploitent « les contacts qu'elles entretiennent
avec les entreprises de leur environnement direct ».
De la même façon, il conviendrait que les entreprises
jouent un rôle accru dans l'orientation des élèves
en confiant à des « praticiens d'entreprises »
la « connaissance du monde du travail » [Th
p 78]. On ne saurait trop se méfier des velléités
critiques de certains professeurs. De même la formation des
enseignants doit être contrôlée par les entreprises,
à l'occasion de stages accomplis « au cours des
deux premières années de formation en entreprise «
[Th. p 115].
Cette
insistance n'est pas étonnante. Avec le rapport Thélot
on trouve une réponse empressée aux demandes maintes
fois réitérées par le MEDEF. Au cours de son
congrès de janvier 2002, il exige de « tout mettre
en oeuvre pour rapprocher l'école, l'université et
l'entreprise ». Ne s'agit-il pas de « tisser
des relations plus étroites entre l'Ecole et l'entreprise
pour pouvoir partager une vision commune du monde du travail »
(Les cahiers du MEDEF : la compétence professionnelle,
enjeu stratégique ?. On ne saurait être plus clair !
Le rapport
Thélot n'est que le dernier avatar du projet d'Ecole néolibérale
que l'on a vu mettre en place dans quelques pays. On y retrouve
tous les éléments qui constituent le socle de la conception
néolibérale du monde :
- le démantèlement du service public avec notamment
le désengagement financier de l'Etat ;
- une instrumentalisation de l'Ecole qui, au nom de la compétitivité,
se donne pour mission la fourniture de la main d'oeuvre flexible
et polyvalente nécessaire à l'économie capitaliste
mondialisée ;
- le remplacement des savoirs par des compétences ;
- l'introduction des normes manageriales en usage dans les
entreprises néolibérales, grâce, en particulier,
à l'introduction de l'individualisation des rapports de travail
chez les personnels de l'Education Nationale ;
- l'entrée du patronat dans les écoles par le
biais d'une institutionnalisation des partenariats entre l'Ecole
et les entreprises ;
- la généralisation de la concurrence entre les
établissements grâce à la déréglementation
et aux formes d'autonomie octroyées aux établissements.
Ce projet
n'est pas le nôtre. Plus que jamais s'impose l'urgence :
d'une autre Ecole, d'une autre société !
Fédération
SUD Education
Commission « École et mondialisation capitaliste »
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