Pédagogies alternatives : quand la droite et l’extrême droite s’en emparent (2)

Étude de cas : le projet idéologique de la fondation Espérance Banlieues

 

La fondation Espérance Banlieues (EB) est un réseau d’écoles hors contrat qui a été créé en 2012 par un entrepreneur, Eric Mestrallet1, avec pour objectif officiel de répondre aux défis éducatifs rencontrés dans les banlieues françaises, notamment suite aux émeutes de 2005 à Clichy-sous-bois et à Montfermeil. Dès son origine, cette initiative est liée aux milieux chrétiens conservateurs, voire traditionalistes. D’une part, le Cours Alexandre Dumas, « école pionnière » pour reprendre la terminologie de la fondation, naît dans la ville de Montfermeil avec l’appui actif de son maire, Xavier Lemoine, vice-président du Parti Chrétien-démocrate de Christine Boutin. D’autre part, EB a été créée sous l’égide de la Fondation pour l’École, elle-même fondée par Anne Coffinier qui en a occupé le poste de directrice générale jusqu’en septembre 2019. Or, les engagements de cette dernière, qui a notamment participé au mouvement de La Manif Pour Tous, témoignent de liens étroits avec les milieux catholiques conservateurs, influençant ses actions en faveur d’une éducation conforme à certaines valeurs traditionnelles.

Le public ici visé est explicitement celui des banlieues françaises marquées par la pauvreté et une forte part de population issue de l’immigration. Le lexique utilisé pour expliciter les objectifs de la fondation est sans équivoque :

« Quoi de plus urgent, par exemple, que de créer des écoles dans les quartiers où Notre Seigneur est particulièrement méconnu ? […] Pour rester fidèle à sa vocation, l’Église n’a d’autre choix que de partir en mission, et de proposer l’éducation catholique à toujours plus d’enfants, sans se laisser assigner à résidence par un État qui lui est hostile2. »

Les éléments de langage montrent un esprit de conquête, voire de reconquête, de ce qui est régulièrement qualifié par la droite conservatrice et l’extrême droite comme des « territoires perdus de la République ». D’ailleurs, pour ces milieux chrétiens traditionalistes, ces territoires ont été perdus face à l’islam. Ainsi, c’est dans une dynamique de croisade qui ne dit pas son nom que se développe la fondation Espérance Banlieues. Ce faisant, elle vient réaffirmer, sous couvert de lutte contre l’échec scolaire, le caractère raciste et colonial de ces initiatives.

Pour mener à bien son projet, EB développe une stratégie « marketing » qui allie un système médiatique de parrainage et le recours à des pédagogies dites « alternatives ». Les marraines et parrains renommé·e·s – Harry Roselmack, Djamel Debbouzze, ou encore Melissa Theuriau – permettent une médiatisation accrue pour un projet qui ne compte que 800 élèves sur tout le territoire. Le projet gagne donc en visibilité. En parallèle, la fondation se réclame d’une « pédagogie personnalisée et communautaire », une « discipline positive ». L’utilisation de « la méthode de Singapour » pour l’enseignement des mathématiques est régulièrement mise en avant. L’« innovation pédagogique » est revendiquée comme centrale dans la démarche d’EB.

Nous pouvons aussi voir sur leur site quels sont plus précisément les courants pédagogiques dont le réseau s’inspire :

« L’expérience pédagogique est celle de grands noms de l’éducation qui se sont dévoués en priorité aux enfants défavorisés […] : Don Bosco, Baden Powell, Maria Montessori, Pierre Faure. »

Ici, nulle question de pédagogie Freinet ou de Paulo Freire, mais bien d’un socle de référence pédagogique issu du monde catholique, voire militaire, compatible avec les valeurs de la droite conservatrice et de l’extrême droite. D’ailleurs, on peut s’interroger sur les contenus enseignés et le niveau réel des élèves qui sortent de ces écoles. Celles-ci fonctionnent en vase-clos, avec des enseignant·e·s formé·e·s au sein de leurs institutions et de façon largement insuffisante3. En conséquence, les élèves issus de ces écoles se maintiennent dans un faible niveau scolaire, notamment parce que ces établissements n’ont pas à respecter les programmes.

Derrière cette façade qui se veut innovante sur le plan pédagogique se cache une tout autre réalité, celle d’un retour à l’autorité et à la soumission des élèves. Les rituels mis en avant sont le port de l’uniforme, le lever et la descente du drapeau national, le chant de la Marseillaise. La pertinence pédagogique de ses actions pour lutter contre l’échec scolaire interroge. En effet, comme le rappellent les programmes des différentes écoles du réseau, leur objectif est aussi patriotique : il s’agit, dans leur projet pédagogique, de « faire aimer la France ». On retrouve une posture assimilationniste et coloniale qui correspond davantage à un combat idéologique qu’à une volonté d’émancipation. D’ailleurs, la question de la laïcité mérite d’être posée. Ces écoles ne se revendiquent pas laïques, mais « aconfessionnelles4 » et apartisanes, alors que leurs références pédagogiques, leurs cadres, leurs personnels et une partie de leur financement sont liés aux milieux catholiques conservateurs et traditionalistes.

L’initiative d’EB pose de nombreux problèmes qui touchent à la fois à son financement et au respect de la République. Dans un premier temps, il est assez facile de voir à quel point ce réseau d’école aux valeurs catholiques traditionnelles est financé par le grand capital et soutenu par l’État et les collectivités territoriales. Parmi les partenaires privés, on retrouve : BNP Paribas, Engie, Auchan, Axa, Suez. Du côté des partenaires publics, nous avons : les régions (Ile-de-France avec Valérie Pécresse, Rhone-Alpes-Auvergne avec Laurent Wauquiez…), le Fond Social Européen, les préfectures (Hauts-de-Seine, Sarthe), les départements (Yvelines, Var) ou encore les académies (Versailles). C’est un paradoxe : ces milieux de la droite et de l’extrême droite, dont Anne Coffinier fait figure de proue, développent des stratégies antirépublicaines, voire séparatistes, et considèrent l’État comme hostile à leur projet. Au vu des soutiens apportés, on peut douter de cette prétendue hostilité de l’État.

Le cas Espérance Banlieues nous paraît donc éclairer la dynamique de « reconquête » de la société par l’extrême droite pour réaffirmer ses valeurs conservatrices et traditionnelles, empreintes d’un esprit colonialiste et raciste. Dans cette dynamique, iels peuvent d’ailleurs compter sur le soutien du grand patronat, mais aussi sur une partie des représentant·e·s politiques et des instances démocratiques. Or, cette alliance a bien assimilé qu’au cœur de ce combat se trouve l’école. Dans un esprit de « scientisme pédagogique », ces courants basent leur communication sur « l’innovation pédagogique », à condition que celle-ci serve ses intérêts.

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1 Eric Mestrallet a notamment été attaché parlementaire du sénateur Bernard Seillier, vice-président du Mouvement pour la France et proche de son fondateur, Philippe de Villiers.

2 Coffinier Anne, La Nef, n°277, janvier 2016.

3 La formation initiale est de 84 heures en trois semaines.

4 Voir le projet pédagogique du Cours la Traverse de Compiègne en date de juillet 2023.