QU’EST-CE QU’UNE GRÈVE RÉUSSIE ?

vendredi 12 décembre 2008
par  Sud éducation 66

Par Marc Anglaret

Les grèves d’un jour sont au mouvement social ce que les histoires d’une nuit sont à l’amour : un moment de plaisir sans lendemain.

Depuis la longue grève de 2003, il est de coutume d’évaluer la « réussite » d’une grève en fonction du nombre de grévistes, et non en fonction de la satisfaction de leurs revendications. Nous ne sommes mêmes plus étonnés, le soir d’une grève dont tout le monde sait qu’elle n’aura aucun effet, d’entendre les grands leaders syndicaux, l’œil fatigué mais empli de la fierté du devoir accompli, se féliciter de « l’ampleur de la mobilisation ». Une grève réussie ne serait donc qu’une grève à laquelle participent un nombre jugé important de travailleurs. C’est sans doute là l’une des plus belles victoires des récents gouvernements de droite : avoir réussi à transformer le sens même de la grève jusque dans l’esprit des travailleurs. Elle était historiquement un moyen, coûteux mais nécessaire, pour faire progresser les droits sociaux, voire pour faire cesser des injustices sociales. Depuis l’échec des dernières grandes grèves, elle est désormais une fin en soi : on fait grève pour ne pas ressentir la honte d’aller travailler lorsque les autres font grève, pour « se compter », pour prendre un congé non payé, voire pour le seul plaisir de la grève elle-même, avec ses banderoles, ses drapeaux, ses pancartes et ses slogans qui font de si beaux reportages au journal télévisé. Mais quel gréviste d’un jour espère vraiment, par exemple, que Xavier Darcos rétablira les postes supprimés parce que, ce jour là, la grève aura été très suivie ?

La multiplication, notamment depuis 2003, des journées de grève « sans lendemain » a récemment conduit la fédération Sud Éducation (à l’initiative de la section Sud Éducation des Pyrénées-Orientales) à proposer à toutes les personnes lassées de ces prétendus « temps forts », dont la faiblesse et même l’impuissance sont pourtant manifestes, de réfléchir à l’opportunité de lancer un appel intersyndical le plus large possible à une semaine au moins de grève générale. Indépendamment du principe selon lequel une fois cinq jours de grève (à la suite) coûte aux grévistes autant que cinq fois un jour (séparés), et nettement moins que les 8 ou 9 journées de grève que nous avons par exemple connus par exemple l’an dernier, il est peu contestable que l’espoir de réussite d’un tel mouvement, si les principales confédérations le relaient, est incomparablement plus grand que celui des grèves d’un jour.

On nous dira évidemment que « la grève générale ne se décrète pas ». A ce proverbe syndical, souvent répété par ceux qui disent également qu’« il faut savoir terminer une grève », on peut répondre simplement : la grève d’un jour se décrète, semble-t-il. La grève d’un jour interprofessionnelle n’est donc qu’une question de mise au point entre les grandes confédérations. Le passage d’un jour à cinq jours de grève est-il donc un saut qualitatif infranchissable ? Le plus gros obstacle à cet appel n’est-il pas, au fond, celui de l’entente entre les grandes confédérations ou fédérations syndicales ? C’est ce qu’avouent à demi-mot les grévistes « de base » membres de ces mêmes syndicats. Que devient alors le fameux mot d’ordre selon lequel il faut que la base « déborde » les directions syndicales ?

On nous dira également que les grèves interprofessionnelles empêchent la lisibilité des revendications spécifiques des différents secteurs. Certes ; mais la violence des contre-réformes gouvernementales ne nous laisse, hélas, pas d’autre possibilité que celle de nous concentrer sur les attaques qui concernent le plus grand nombre, comme les suppressions de postes dans la fonction publique, l’allongement de la durée du travail (dans la semaine, dans l’année, dans la vie), la mise en place des franchises médicales, et ainsi de suite. On ne peut pas sérieusement espérer que le gouvernement reculera, par exemple, sur la disparition programmée des RASED dans le premier degré sans un mouvement massif qui sera porteur de revendications bien plus générales. Le rapport de force que constitue tout mouvement de grève doit nécessairement, aujourd’hui plus que jamais, prendre une ampleur inédite pour être à nouveau porteur d’espoir de victoire.
Une grève réussie n’est évidemment rien d’autre qu’une grève dont les revendications sont satisfaites. A attendre que les grèves d’un jour débouchent sur un mouvement massif, nous risquons un jour de l’oublier.


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