3. Des propositions pédagogiques au service du capital : l’engouement autour du livre de Céline Alvarez
La question pédagogique nous apparaît centrale dans notre réflexion. Dans le même esprit d’un François Rabelais qui déclarait que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », la pédagogie n’est pas exempte d’instrumentalisation politique au détriment de toute éthique. Le sociologue Jean-Pierre Terrail l’affirmait d’ailleurs :
« Construire l’innovation pédagogique au sein de pratiques scolaires ségrégatives est ce que l’on peut imaginer de plus réactionnaire ».
Or, c’est exactement ce à quoi nous assistons. En effet, dans les médias et au niveau institutionnel se développe un réel engouement pour des méthodes pédagogiques comme celles inspirées de Montessori ou proposées par Céline Alvarez et qui ne remettent pas fondamentalement en cause le système scolaire actuel.
Née en 1983, Céline Alvarez passe le concours de professeur des écoles en 2009 puis est affectée à Gennevilliers à la rentrée 2011 pour entamer une expérimentation. Cette expérimentation dure 3 ans à l’issue desquels elle n’est pas renouvelée. L’enseignante en tire un ouvrage intitulé Les Lois naturelles de l’enfant. Paru en 2016 aux éditions Les Arènes, celui-ci connaît un succès sans commune mesure, avec 220 000 exemplaires vendus en trois ans, porté par un surprenant engouement médiatique. On retrouve des articles dans des quotidiens de référence pourtant très opposés sur leur ligne éditoriale, comme Le Monde ou Le Figaro. Pourtant, cet ouvrage pose problème à plusieurs égards.
Le livre de Céline Alvarez se révèle d’emblée très ambitieux dans ses objectifs : tout simplement, la « révolution de l’éducation, à l’école et pour les parents ». La méthode utilisée est un mélange de pédagogie Montessori, enrichie par les neurosciences, le tout accompagné d’affirmations sur les prétendues « lois naturelles » de l’enfant. On lit sur la quatrième de couverture : « L’enfant naît câblé pour apprendre et pour aimer. Chaque jour, les neurosciences nous révèlent son incroyable potentiel ». Ce qui paraît séduire le public, c’est que l’autrice semble avoir trouvé la recette miracle et une nouvelle pédagogie « révolutionnaire ». Pourtant, peu de choses se révèlent nouvelles et les conditions de réalisation de l’expérience pédagogique menée par Céline Alvarez collent peu au quotidien des enseignants.
En réalité, Céline Alvarez a pu bénéficier de soutiens particulièrement puissants lorsqu’elle a mené son projet, notamment celui de Jean-Michel Blanquer, alors en poste à la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire. Cela lui permet par exemple d’avoir moins d’élèves dans sa classe, un emploi du temps adapté, une ATSEM supplémentaire, et le suivi de la même cohorte sur les trois années. L’enseignante reçoit également le soutien financier de l’association « Agir pour l’école » dont on peut rappeler que le même Jean-Michel Blanquer était membre du comité directeur jusqu’en 2017. L’association est aussi liée au fameux Institut Montaigne qui agit comme lobby néolibéral dans les politiques éducatives au service du grand patronat. L’apport est conséquent : 10 000 € de matériel pédagogique essentiellement Montessori, ainsi que le salaire d’une ATSEM en supplément. Enfin, le projet est mené en collaboration avec l’équipe du neuroscientifique Stanislas Dehaene, proche encore une fois de l’ancien ministre de l’Éducation nationale. À ce stade, ce sont tout simplement les moyens du privé qui sont mis dans cette expérience, avec les effets délétères dénoncés par Philippe Meirieu puisqu’elle nourrit « les aspirations pour les écoles privées alternatives, lieu dans lequel on se retrouve entre gens de même conviction, un entre-soi protégé, privé1 ». Autrement dit, des pratiques scolaires ségrégatives, comme nous l’évoquions plus haut.
D’un point de vue scientifique, aucun rapport indépendant permettant de valider l’expérimentation de Gennevilliers n’a été publié à ce jour. L’enseignante, à travers son ouvrage, s’est présentée comme une chercheuse, mais n’a jamais publié d’article qui ne soit validé par la communauté scientifique. Les « lois naturelles de l’enfant » relèvent davantage d’une philosophie inspirée du « développement personnel » tendance New Age que de preuves tangibles. Céline Alvarez prétend être « apolitique ». Pourtant, son approche est compatible avec l’idéologie libérale et individualiste qui imprègne notre sociétéen mettant de côté tout ce qui relève des structures sociales qui construisent l’enfant. Selon l’autrice, les progrès de l’élève dépendent d’une méthode, pas forcément de toute la question sociale qui l’entoure. Nous sommes sur la mise en avant de l’épanouissement personnel de l’enfant, en laissant de côté l’émancipation collective. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’ensemble du projet tourne autour de la pédagogie Montessori.
Dans un article paru dans la Revue du Crieur2, l’historienne Laurence de Cock rappelle les propos de Céline Alvarez sur France Inter le 31 août 2016 : on peut refonder l’école à condition « d’arrêter les débats idéologiques sur l’éducation ». Pourtant, tout dans cette démarche est idéologique, y compris dès l’origine, quand on lui demande pourquoi elle a passé le concours :
« C’était pour infiltrer le système et parvenir à le changer, pas pour enseigner. Je me laissais trois ans pour proposer un environnement de classe faisant l’effet d’une bombe pédagogique, trouver les bons outils permettant de révéler spontanément tout le potentiel des enfants, et réussir à les diffuser auprès des enseignants3. »
Tout comme Céline Alvarez, Maria Montessori se revendiquait « apolitique » et disait mettre de côté les idéologies. Malheureusement, en faisant cela, on rend sa pratique compatible avec tous les régimes, y compris la pensée politique de la droite et de l’extrême droite, ainsi qu’avec l’idéologie néolibérale dominante4.
Conclusion
En conclusion, nous avons pu d’abord mettre en évidence la stratégie d’entrisme néolibéral du grand patronat dans l’école. Cet entrisme dépasse l’unique sphère de l’enseignement privé – réservé aux élites – pour influer en profondeur sur l’enseignement public à travers des partenariats, le but étant d’y former la future main-d’œuvre. En parallèle et en complémentarité, l’extrême droite œuvre également dans la critique de l’école publique et milite pour le développement d’écoles hors contrat afin d’y développer un enseignement basé sur les valeurs du catholicisme traditionnel. En visant, avec Espérance Banlieues, les quartiers défavorisés, elle agit en réalité dans une logique de reconquête de ces populations, en cohérence avec l’idéologie raciste et coloniale qui la sous-tend. Enfin, et c’est le point commun entre ces initiatives, ces dernières se développent autour d’une stratégie marketing basée sur l’utilisation de pédagogies « alternatives ». Or, les méthodes dispensées dans ces écoles, liées avec l’idéologie néolibérale, transmettent en réalité des valeurs qui lui sont propres – l’individualisme, la concurrence, le patriotisme – afin de défendre ses intérêts de classe et ses privilèges. Imprégnée de technoscientisme, elles fournissent en outre un marché fructueux au grand patronat.
Face à cette dynamique, il nous apparaît d’autant plus nécessaire de défendre une école et des pédagogies réellement émancipatrices, à la fois sur les dimensions individuelles et collectives. Non pas une école qui répond aux besoins du marché du travail, des entreprises et du capital, mais une école qui permette de préparer le monde de demain confronté à des défis toujours plus nombreux et urgents – écologie, guerre, fascisme, oppressions. Les pédagogies que nous défendons – pédagogie coopérative de Freinet, pédagogie institutionnelle de Oury, pédagogie des opprimé·e·s de Freire, entre autres – sont politiques et incompatibles avec l’idéologie néolibérale et les valeurs de la droite et de l’extrême droite. Nos pédagogies ne sont pas juste alternatives, elles sont émancipatrices. Elles se veulent au service de toutes et tous, résolument du côté des plus fragiles, et déterminées dans la réduction des inégalités. Elles s’opposent à la ségrégation du privé, critiquent les orientations ministérielles toujours au service des plus aisés, et défendent un service public d’éducation nationale unique. Heureusement, nous sommes nombreuses et nombreux à lutter et à proposer des initiatives pédagogiques, à la fois individuelles – dans nos classes – et collectives – à travers des mouvements comme les ICEM ou des projets locaux sur des établissements. Face à ces offensives, continuons à revendiquer une autre école pour une autre société, moins inégalitaire et plus juste.
1Rousseau Noémie, « Céline Alvarez, un peu trop classe ? », Libération, 4 septembre 2019.
https://www.liberation.fr/debats/2019/09/04/celine-alvarez-un-peu-trop-classe_1749304/ (consulté le 27 décembre 2024)
2De Cock Laurence, « Céline Alvarez, le business pédagogique » in La Revue du Crieur, n°6, janvier 2017.
https://shs.cairn.info/revue-du-crieur-2017-1-page-102?lang=fr (consulté le 27 décembre 2024)
3Battaglia Mattea, « Céline Alvarez, une institutrice révolutionnaire », Le Monde, 4 septembre 2014
4Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou Elon Musk, patron de Tesla, SpaceX et X, ont tous deux fondé des écoles Montessori.
