Par Héléna Molin
Exceptionnelle, l’école élémentaire Victor Duruy de Perpignan l’est à bien des égards. L’exception, c’est ce qui s’éloigne de la norme et des standards, or comme toute école REP+, Duruy s’écarte en premier lieu de la « norme » sociologique : elle se situe dans le quartier le plus pauvre de France métropolitaine d’après l’Observatoire des inégalités ! Mais pour pallier les difficultés inhérentes à l’exercice du métier dans un contexte aussi défavorisé, les collègues de l’école ont mis en place un fonctionnement pédagogique lui-même exceptionnel : pédagogie flexible ou semi-flexible dans la plupart des classes, multiniveaux… l’espace des salles n’y ressemble plus aux traditionnelles rangées de tables faisant face au bureau magistral et au tableau !
L’exceptionnel pédagogique pour répondre à l’exceptionnel sociologique ? C’est indéniablement le pari réussi de cette équipe, mais à quel prix et pour quelle reconnaissance ? Au prix d’un investissement et d’un travail eux-mêmes exceptionnels eu égard aux moyens institutionnels alloués. Quant à la reconnaissance, c’est un peu l’objectif que je me fixe en revenant pour quelques heures dans mon ancienne école, dix ans après l’avoir quittée, afin d’observer ces collègues, qui m’ouvrent leurs classes en toute confiance. Un énorme merci à eux/elles !
La perspective de cet article est volontairement subjective : c’est avec le regard d’une ancienne PE désormais enseignante en lycée, doublé de l’œil acéré d’une syndicaliste que j’observe cet univers à la fois familier et étrangement lointain. Qu’est-ce qui a changé (ou pas) ? Comment expliquer une telle longévité et un tel dévouement après parfois plus de 10 ou 15 ans d’exercice dans la même école ? Comment expliquer de telles réussites dans un contexte où réussir est quasiment mission impossible ? Et peut-on réellement ériger l’exceptionnel en modèle ou en règle ?
L’école élémentaire Victor Duruy
L’école est située dans le quartier du Bas Vernet à Perpignan, au cœur de la cité Clodion. Elle accueille 224 élèves dont 9 EANA et 9 ESH dans 13 classes : 4 CP dédoublés, 3 CE1 dédoublés, 6 classes multi-niveaux (CE2-CM1-CM2) et un dispositif UP2A.
L’équipe est composée de 16 enseignant·e·s, 5 AESH, 1 Psy-EN (deux demi-journées), 1 enseignante RASED (un jour et demi) et un directeur entièrement déchargé.
C’est certainement l’un des changements majeurs que je constate dès mon arrivée : le nombre d’adultes qui a tout simplement doublé par rapport à mon époque. Les CP puis les CE1 dédoublés ont permis d’augmenter le taux d’encadrement des élèves et cela constitue le seul (et je dis bien le seul !) point positif que l’on peut mettre au crédit de feu notre ministre Blanquer.
Deuxième changement, les 224 élèves ne peuplent plus jamais la cour de récréation en même temps : l’accueil est fait désormais dans les classes et il y a toujours deux services de récréation distincts. Avec l’augmentation du taux d’encadrement, c’est assurément l’une des clés d’un climat aussi calme et aussi apaisé : élèves et enseignant·e·s ont l’air si tranquilles… comparé à mes souvenirs ! Cela a bien évidemment un prix : 1h20 de travail gratuit par semaine pour tou·te·s (occasion de rappeler que les temps d’accueil n’ont jamais fait partie des obligations de service des enseignant·e·s du primaire et n’ont jamais été rémunérés !), et un peu plus de services de récré à assurer…
Troisième changement majeur qui saute aux yeux quand on déambule dans les couloirs : des espaces classes complètement transformés par l’adoption de la classe flexible…
Organisation et innovations pédagogiques : les deux matrices du succès ?
J’en avais entendu parler et je voulais depuis longtemps les voir fonctionner ces fameuses classes flexibles. Entrer dans ce type de classe, c’est entrer dans un espace qui ne ressemble plus vraiment à une classe telle qu’on a l’habitude de se la représenter. Pour être honnête, entre flexible et semi-flexible, j’ai un peu de mal à apprécier les nuances et au final il semble y avoir autant d’organisations différentes que je visite de classe… C’est ça la liberté pédagogique !
Petit tour en cycle 2 : je vois certains élèves allongés sur des tapis… je m’approche et non, ils/elles ne font pas la sieste, ils/elles font bien leurs exercices. D’autres sont assis·e·s sur le canapé du coin bibliothèque, d’autres plus traditionnellement installé·e·s sur des tables. Passage en cycle 3, je vois les élèves se déplacer avec un tot bag en mode « nomade » : plus de place assignée dans la classe, beaucoup plus de liberté dans les déplacements, de variété dans les positions. Magie du flexible : la discipline est bien là, les élèves sont au travail, mais cette discipline de l’esprit ne passe pas par la discipline des corps. Foucault serait content.
Il va de soi que cette autre gestion de l’espace, du corps et du matériel va de paire avec une organisation pédagogique renouvelée. À vrai dire, cela fait plus de vingt ans qu’à Duruy, on travaille en multiniveaux. Et dans une école de REP+ où les problématiques de maîtrise de la langue sont prégnantes, les manuels standardisés sont globalement inutiles. Donc il faut de toute façon se créer son matériel, son organisation, tester, laisser tomber, tester autre chose et toujours différencier… ça, ce n’est pas nouveau et ça demande toujours autant de travail de préparation et d’engagement !
Cette habitude du multiniveau a très probablement beaucoup joué dans la capacité de la majeure partie des collègues à rentrer massivement dans des dispositifs innovants et à s’approprier autant de pratiques des pédagogies alternatives et émancipatrices : fonctionnement en atelier, « centres » maths et sciences, pédagogies par le jeu, par le mouvement… Partout où je passe, je suis assez impressionnée par le calme, le degré d’autonomie des élèves et… par la dose de travail que je sais être nécessaire pour leur fournir les supports et le cadre de cette autonomie qui semble pourtant si naturelle.
Innovation pédagogique à tous les étages…
Au rez-de chaussée, dans la classe de la plus « stakhanoviste » de mes anciennes collègues de CE2/CM1/CM2, je vois se déployer des boites à exercices contenant des centaines de cartes (plastifiées à la main) pour les plans de travail en autonomie, classées par couleur en fonction de la « ceinture » qui correspond au niveau des élèves, car la méthode de l’évaluation par ceintures de compétences est adoptée dans la majeure partie des classes. Et aussi des dizaines de pochettes parfaitement organisées qui contiennent des jeux pédagogiques dans toutes les matières, jeux de fabrication « maison », budget limité oblige évidemment ! Je suis un peu envieuse, car je rêvais de parvenir à un tel système sur mes dernières années de PE où j’essayais de fonctionner en plan de travail, donc je n’ose imaginer le temps nécessaire à l’élaboration et à la mise en pratique de ces outils ! Par ailleurs, aux quatre coins de la classe sont aménagés des coins d’ateliers (musique, arts visuels, sciences, géographie…) dont je peux apprécier l’utilisation en assistant à une séance où les élèves en binôme s’affairent à remplir leur tâche de la semaine (journalistes, musiciens, scientifiques, historiens ou géographes…) : après une quinzaine de minutes de travail, chaque groupe présente oralement le résultat de celui-ci ou joue au professeur avec ses camarades… joli dispositif, mais qui demande encore une fois énormément d’organisation et de matériel.
Toujours au RDC, j’arrive à temps pour la séance de « maths en mouvement » avec une classe de CE1 où sont mêlés des activités de motricité (déplacement pour aller chercher une question) et exercices de numération qui, si les élèves étaient bien assis sur leurs chaises, pourraient être qualifiés de « classiques ». À l’étage, où l’espace des couloirs est investi par des élèves qui y travaillent en autonomie, j’observe également dans une classe de « grands » l’intégration du mouvement à une « pause active » entre deux séances d’ateliers mêlant exercice de motricité et calcul mental… Je sais d’où mes deux collègues tirent leur inspiration : elles avaient justement eu l’occasion d’apprécier l’intégration du mouvement aux apprentissages intellectuels lors des observations qu’elles avaient menées en Finlande et en Islande dans le cadre d’Erasmus +. Mise en pratique réussie de toute évidence !
En gérant l’éternel problème des moyens !
Derrière toutes ces merveilles pédagogiques, mon œil syndicaliste ne peut malgré tout s’empêcher de voir poindre en permanence l’éternel problème des moyens. La séance de maths en mouvement avec les CE1 met en évidence le bonheur de pouvoir travailler en effectif réduit (car le même dispositif semble impossible à mettre en place en classe entière), ce qui contraste d’autant plus avec la nécessité d’occuper l’espace du couloir pour pousser un peu les murs dans les classes de grands où l’effectif est augmenté de 3 ou 4 élèves par rapport à ce que j’ai connu. Au final l’augmentation du taux d’encadrement général est en partie un leurre puisqu’il n’est pas réparti sur l’ensemble des niveaux. Si mes calculs sont exacts, en conservant le même nombre d’enseignant·e·s, on aurait des classes à 17/18 élèves dans tous les niveaux… donc oui, le taux d’encadrement a augmenté, mais finalement assez légèrement et au détriment des classes de CE2, CM1 et CM2.
Ensuite, derrière tout le matériel utilisé pour créer les espaces flexibles, je ne peux m’empêcher de voir un investissement énorme en temps et/ou en deniers personnels, les budgets alloués pour les commandes ne permettant pas de se fournir en mobilier flexible ou en jeux pédagogiques et les subventions obtenues par l’équipe pour la mise en place des classes flexibles ayant été loin de correspondre aux besoins… Les conversations que j’entends en salle des maîtres·esse·s me confirment que beaucoup payent de leur poches du matériel qu’ils/elles ne peuvent financer avec les fonds publics alloués à l’école et en passant par les fournisseurs « officiels » imposés par l’institution. Donc on y met de son temps ou de sa poche, on sacrifie une partie de son salaire si on souhaite mettre en place la pédagogie de ses rêves…
Quant au salaire justement, certes il est devenu plus intéressant grâce à l’augmentation de la prime REP+ qui permet aux PE de l’enseignement prioritaire de s’en tirer un peu mieux que leurs collègues hors REP, mais les PE dans leur ensemble restent les grand·e·s perdant·e·s du décrochage de pouvoir d’achat subi par les fonctionnaires en général et par les enseignant·e·s en particulier en raison de la systématisation du gel du point d’indice depuis 2010, qui a été particulièrement violent durant les deux ans de forte inflation post-COVID. Faut-il le rappeler ? Contrairement à leurs collègues du secondaire, les PE ne bénéficient d’aucune prime (hors ISAE), d’aucune indemnité type IMP, d’aucun système de rémunération des heures supplémentaires (même si celles-ci sont très fréquentes, notamment lors des sorties scolaires, sans revenir sur la question des accueils déjà évoquée) et ils/elles ne bénéficient que de manière très marginale du PACTE. Pas étonnant que le métier de PE, assez longtemps épargné par le problème du recrutement, n’attire plus les jeunes et que la pénurie qui touche depuis longtemps le secondaire se soit aussi rapidement étendue au primaire.
Un grand bravo donc à tou·te·s ces collègues qui persistent et qui signent, année après année, dans des conditions qui peuvent sembler au premier abord s’être améliorées, pour une petite part grâce à l’institution, mais en réalité pour une grande part grâce à leur investissement ! Cela ne compense de toute façon pas la dégradation générale de la reconnaissance salariale, institutionnelle et sociale de leur énorme travail. Or cette reconnaissance est d’autant plus méritée lorsqu’on parvient, comme c’est ici le cas, à produire une telle qualité de service dans un contexte aussi difficile. Car si on peut louer tant d’engagement et de sacrifice, il est impossible de l’ériger en modèle : ce n’est pas aux enseignant·e·s, à la sueur de leur front ou en mobilisant leurs propres ressources financières, de pallier les défaillances de l’institution, car la France est parmi les pays de l’OCDE l’un de ceux qui investissent le moins dans leur école primaire. Elle peut donc largement mieux faire, et en améliorant les conditions de travail à l’école pour tou·te·s, et en reconnaissant/revalorisant le travail de ses enseignant·e·s à la hauteur de ce qu’ils/elles méritent très largement !
