Le SNU ou les jeunesses macronistes

lundi 23 septembre 2019
par  Sud éducation 66

Christopher Pereira

[|Justifié| Il l’avait annoncé, il l’a fait. Lorsqu’il était en campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait plaidé pour un retour à une sorte de «  service national  » autour du domaine de la défense et de la citoyenneté. Le 4 mars 2019, le Service National Universel (SNU) est instauré et, du 16 au 28 juin, un contingent de deux mille jeunes ont testé ce nouveau dispositif. Le gouvernement récuse toute analogie avec un quelconque service militaire. Qu’en est-il concrètement ?

Le financement
Tout d’abord, posons la question du financement pour ce dispositif car mobiliser l’intégralité d’une tranche d’âge a un coût. Le groupe de travail sur le SNU estime à 1,750 milliard les investissements en infrastructures sur sept ans et un budget de financement annuel évalué à 1,6 milliard d’euros [1]. Un tel investissement peut choquer. En effet, l’ensemble des secteurs sociaux et éducatifs sont en crise et voient leur budget diminuer. Les urgences sont au bout du rouleau et le pouvoir d’achat des enseignants est en constante diminution. Face aux revendications salariales des travailleurs, le gouvernement répond qu’il n’y a pas d’argent. Pourtant, plusieurs milliards sont débloqués pour le SNU.
Il est également intéressant de savoir d’où vient cet argent. On pourrait penser que le ministère des Armées y consacrerait une partie de son budget... Il n’en est rien, ce qui permet au gouvernement de contrecarrer les arguments qui rapprocherait ce dispositif d’un éventuel service militaire. Il est au contraire financé par le ministère de l’Education nationale et de la Jeunesse alors même que l’on fait des économies sur le dos de ses personnels.

Le public visé
Le SNU est organisé en deux étapes :
«  La phase I, obligatoire, après la classe de troisième, entre 15 et 18 ans, comprend un temps de cohésion (15 jours en hébergement, centrés sur les valeurs et les savoir-faire et savoir-être) et un temps de projet collectif (15 jours) ; la phase II, dès la première phase achevée, est celle de l’engagement, volontaire, pour une durée de trois à six mois, avant 25 ans […] [2].  »
Cette précocité dans le recrutement qui concerne l’intégralité d’une classe d’âge [3] peut inquiéter car nous sommes face à une jeunesse qui ne dispose pas forcément de la totalité des outils intellectuels pour développer un esprit critique et un libre-arbitre face au SNU. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle le port de signes religieux est interdit dans les établissements scolaires. On estime que la jeunesse peut être influençable. Or, si elle est influençable face à la religion, ne le serait-elle pas face à un programme gouvernemental ? D’autant plus à l’heure où l’on diminue les humanités, en particulier dans les filières professionnelles, ces mêmes humanités essentielles pour développer son libre arbitre… Il est à craindre que la volonté idéologique est bien celle de créer des petits soldats, bons à travailler sans se révolter.

Une propagande militaire
Si le gouvernement se garde bien de tout rapprochement avec le service militaire, certains faits demeurent troublants. Ainsi, le responsable du groupe de travail du SNU, Daniel Menaouine, en tant que général de division, est issu du monde militaire. Sur la forme que revêt le SNU : lever de drapeau aux aurores avec chant de la Marseillaise, uniforme qui ressemble très concrètement à un uniforme de police… Tous ces éléments pris individuellement pourraient sembler anodins mais, conjugués, ils désignent une dynamique de formatage dans l’ordre établi. L’aspect obligatoire inquiète également : quelle serait la conséquence pour un adolescent refusant de se soumettre à l’obligation de service national, alors même qu’aucun dispositif du type «  objecteur de conscience  » n’est prévu [4] ? D’autant que l’essentiel des activités et formations dispensées par le SNU seront assurés par des militaires, des gendarmes, des réservistes… Des gens pétris d’une idéologie militariste propageant un discours militariste. D’ailleurs, d’après les témoignages donnés par les premiers volontaires, ce service national attire surtout les jeunes intéressés par une carrière militaire [5]. Il faut dire que le gouvernement ne lésine pas pour les attirer à coup de vidéos YouTube, de site internet et autres influenceurs…

Enrôler la jeunesse dans une sorte de service national n’est pas quelque chose de nouveau. En 1940, les Chantiers de la jeunesse étaient créés par un décret du Régime de Vichy [6]. Chaque régime autoritaire a ses organisations de jeunesse et ce serait une grave erreur d’être naïf vis-à-vis du SNU. Le but de chaque organisation de jeunesse est de former à servir une idéologie. Il ne s’agit pas d’émanciper la jeunesse mais au contraire de la mettre dans des casernes, de lui « bourrer le crâne », de la « discipliner » autour de valeurs patriotiques où la guerre change de nom pour s’appeler la « défense ». A travers le SNU, c’est la Nation qui est élevée au rang de sacro-sainte valeur. La nation et sa défense. Le dispositif participe donc à une militarisation de la société. Il serait pourtant préférable, en reprenant les mots de Bernard Baissat de l’Union Pacifiste, « dans une période où de graves tensions secouent les populations du monde, […] de s’occuper d’une éducation à la paix plutôt que d’une formation à la guerre [7] ».


[1] Rapport relatif à la création d’un Service National Universel, établi par le général de division Daniel Menaouine.
https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2018/08/rapport_du_groupe_de_travail_snu.pdf
Consulté le 20 août 2019.
[2] Ibid.
[3] On parle quand même d’environ 800 000 jeunes chaque année.
[4] Le droit à l’objection de conscience a été établi en 1963 sous la présidence du général De Gaulle. Il a été obtenu grâce à l’action de Louis Lecoin, militant pacifiste et anarchiste qui a entamé, à 74 ans, une grande grève de la faim de près d’un mois en juin 1962.
[5] Baissat Bernard, « Le Service national universel au pas cadencé » in Union Pacifiste, n°570, juin 2019, p. 6.
[6] Comme le rappelle la Fédération Nationale de la libre pensée dans un communiqué du 2 décembre 2018 qui publie également un livret intitulé « Le Service national universel ou les nouveaux chantiers de jeunesse ».
https://www.fnlp.fr/news/608/17/Service-National-Universel-ou-les-nouveaux-Chantiers-de-Jeunesse.html
Consulté le 20 août 2019.
[7] Baissat Bernard, op.cit., p. 7.]