PROGRAMME (É)CLAIR OU LE CYNISME D’UN ACONYME

mercredi 16 mars 2011
par  Sud éducation 66

Par Anne-Julie Borne

C’est à la rentrée 2010 que Luc Chatel a lancé l’expérimentation du dispositif CLAIR (Collèges et Lycées pour l’Ambition, l’Innovation et la Réussite) dans 105 établissements « parmi ceux concentrant le plus de difficultés en matière de climat scolaire et de violence ». Dans les Pyrénées-Orientales, deux établissements ont été choisis : le collège Mme de Sévigné à Perpignan et le lycée professionnel Alfred Sauvy à Villelongue del Monts. À la rentrée 2011, ce dispositif sera étendu aux écoles primaires et aux RAR (Réseaux Ambition Réussite). Il devient le dispositif ECLAIR (E pour école) et semble voué à se généraliser.

Bref rappel, en préambule, sur l’éducation prioritaire :

Il fut un temps où, pour un établissement, être classé ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire) ou Zone Sensible signifiait l’octroi de moyens supplémentaires : des effectifs réduits, davantage de surveillants et de CPE, des heures d’enseignement pour du soutien, des dédoublements, des projets… L’objectif était de compenser les inégalités sociales et territoriales en matière éducative.
Il a été, à partir de 2006, une période où l’on a concentré les moyens sur quelques établissements RAR (Réseau Ambition Réussite) et laissé par habitude quelques moyens en RRS (Réseau de Réussite Scolaire). Dans les RAR, on a tenté une première déréglementation des statuts par l’introduction de professeurs-référents recrutés sur lettres de mission et déchargés à mi-temps pour coordonner différents projets. Une minorité a adhéré au risque de créer un échelon intermédiaire. Une poignée d’établissements ont imposé une pression suffisamment forte pour remettre ces profs à plein temps et récupérer les heures. Une grosse majorité s’est comportée en ventre mou et a laissé « pourrir » le dispositif.
Aujourd’hui, pour un établissement, être étiqueté CLAIR ne signifie en aucun cas le bénéfice de moyens supplémentaires. Il faut le dire et le redire avant de passer à l’analyse de cette sinistre invention !

Officiellement, (circulaire 2010-96 du 7 juillet 2010), « la réussite de tous les élèves demeure l’objectif commun ». Une équipe motivée, stable, encadrée porte un projet pédagogique et éducatif innovant dans un établissement autonome de ses choix. Fini le mammouth… Voilà qui en fera rêver certains.
Or ne nous trompons pas, sur fond de coupes sombres dans le budget de l’Éducation nationale, ce dispositif au nom offensif, mais pas très franc, ne vise pas à lutter contre l’échec scolaire dans les zones d’éducation prioritaire (existent-elles encore ?). Il a en fait une ambition : innover en trois points clés qui n’ont rien pour plaire aux principaux intéressés : les enseignants et les élèves.

Première innovation : la police

Présenté lors de la clôture des États généraux sur la sécurité à l’École (avril 2010), le dispositif veut agir sur le climat scolaire et instaurer la paix sociale par l’abandon du traitement éducatif des problèmes de l’échec scolaire et par le recours systématique à la police et aux équipes mobiles de sécurité. C’est tout à fait au goût du jour, inutile de s’étendre.

Deuxième innovation :
haro sur le statut des enseignants

Après celui des salariés de France Télécom, D’EDF, et de la SNCF, le gouvernement s’attaque au statut des enseignants en renforçant l’autorité du chef d’établissement, en individualisant les carrières et en recourant à des échelons hiérarchiques intermédiaires.
L’ambition est de transformer chaque établissement en une véritable petite entreprise autonome évaluable et donc (si possible) rentable. Or jusque-là, les professeurs échappent à la logique managériale de la concurrence du système privée. D’où la mesure phare de ce dispositif : la possibilité pour le chef d’établissement de recruter lui-même son personnel sur profil. Autrement dit, les enseignants, y compris ceux détenteurs des concours, seront désormais nommés sans passer par le mouvement national de mutation qui leur garantissait une indépendance d’action par rapport à la direction administrative. Ces postes profilés seront assortis d’une obligation de stabilité de cinq ans et d’une lettre de mission de trois ans alignée sur le projet de l’établissement (et qui concernera également les postes pas encore profilés). Les personnels qui n’adhèreraient pas au projet de l’établissement seront encouragés à rechercher une affectation plus conforme à leurs souhaits.
Autre mesure essentielle, la création des préfets des études par niveau, professeurs ou CPE voués à jouer un rôle de hiérarchie intermédiaire dans un corps encore relativement égalitaire. « Dynamiques et réactifs », « disponibles », « ayant un grand sens de l’autorité naturelle alliant fermeté et souplesse », possédant de « l’ouverture d’esprit », ils sont recrutés pour « leur capacité à mener des projets et à innover ». Intégrés à l’équipe de direction sans en avoir le statut, ils tiennent à la fois lieu de professeur principal, de CPE, de personnel de direction et de coordinateur pédagogique. Rien que ça ! On comprend mieux les « qualités » requises plus haut !
Ajoutons pour les braves, quelques vagues promesses d’avancements, pour les établissements, une mise en concurrence et l’affaire est dans le sac !

Troisième innovation :
la réussite des élèves cantonnée au socle commun

Belle ambition de réussite ! Se rabattre sur l’enseignement du socle commun et valider le livret de compétences pour être en phase avec les recommandations du parlement européen. À chacun sa réussite ! Ce ne sera plus la même dans un quartier défavorisé, dans une école au rabais. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de différence de niveau, déjà, entre un collège de centre-ville et un établissement difficile. Mais la volonté d’une même école pour tous disparaît tout bonnement. Ce n’est pas grave si cela prive les élèves de ces établissement de l’accès à des connaissances inscrites dans les programmes disciplinaires mais absentes du socle. C’est dans ce contexte que toutes les expérimentations, les innovations pédagogiques reposant sur l’article 34 sont encouragées. Elles peuvent « porter sur les progressions pédagogiques en lien avec le socle commun » (traduction : abandon des programmes nationaux), « sur l’organisation du temps scolaire » (traduction : on peut descendre en dessous des horaires obligatoires puisqu’il n’y a plus l’enjeu des programmes). Cela laisse rêveur… et inquiet.
Et à propos de généralisation, cet article 34 est déjà brandi comme le messie par l’Inspecteur d’académie actuel auprès de collèges lambda venus exposer leurs difficultés et quémander des moyens. Il répond : innovation pédagogique avec par exemple des horaires de cours réduits à 40 minutes. Et les enseignants de répondre : « Ah bon… ça on a le droit ? » Puis : « Et les programmes, comment on fait avec moins de temps ? ». C’est vrai, la généralisation n’est pas loin… Hors dispositif CLAIR, certains inspecteurs par matière encouragent à s’en tenir au socle commun… par pragmatisme. Ils encouragent aussi plus ou moins consciemment à respecter les « recommandations du Parlement Européen et du Conseil du 18 décembre 2006, sur les compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie » et à former ainsi de bon petits travailleurs ayant acquis « les compétences clé [qui] constituent un ensemble de connaissances, d’aptitudes et d’attitudes appropriées au contexte. Elles sont particulièrement nécessaires à l’épanouissement et au développement personnel des individus à leur inclusion sociale, à la citoyenneté active et à l’emploi. Les compétences clés sont essentielles dans une société fondée sur la connaissance et garantissent davantage de souplesse de la main d’œuvre. La flexibilité de celle-ci permet de s’adapter plus rapidement à l’évolution constante du monde caractérisé par une plus grande interconnexion. Elles constituent également un facteur essentiel d’innovation, de productivité, de compétitivité, et contribuent à la motivation, et à la satisfaction des travailleurs ainsi qu’à la qualité du travail. »
Si même l’épanouissement individuel s’en mêle, alors franchement pourquoi s’acharner sur l’égalité du droit à l’éducation ?

Et pourtant, continuons à revendiquer la suppression du dispositif CLAIR.
Ensemble, dans les écoles et collèges, trouvons des positions communes en résistance au livret de compétences et à toutes les dérives qui renforcent l’autonomie des établissements et l’autorité de leur chef.


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